Quelques extraits de "Ce lien qui ne meurt jamais" de Lytta Basset, professeur de théologie protestante et pasteur, auteur de plusieurs ouvrages.
Son fils Samuel s'est suicidé le 7 mai 2001 à l'âge de 24 ans. Un journal intime, tenu à partir de cet événement douloureux, sera la base de ce livre. "Déjà, j'avais commencé à aborder publiquement ces sujets demeurés largement tabous dans nos sociétés occidentales : la mort, le suicide, l'au-delà, notre rapport aux réalités invisibles... Et, chaque fois ces interventions suscitaient des confidences de la part de personnes bouleversées qui m'encourageaient à témoigner " raconte Lytta pour expliquer les raisons qui l'ont poussée à coucher sur papier ce qu'elle a vécu, enrichi de ses réflexions mûries lors des années qui ont suivi cette tragédie.
Dans une interview récente, elle parle de ce deuil en rappelant le titre de l'un de ses livres plus anciens "La joie imprenable" (Paris, Albin Michel, coll. Spiritualités vivantes, éd. poche, 2003 [1996]) :" Six ans plus tard, je reconnais que ma joie demeure imprenable, une joie qui n'a jamais fait l'économie de la crucifiante réalité." (Claire Lesegretain, « Lytta Basset, guérir du malheur », La Croix, 26-27 octobre, 2007, p. 6).
p.11
La question à laquelle j'ai tenté dans ce livre de répondre personnellement se pose donc à tout être humain : à jamais la mort de ton proche restera-t-elle à tes yeux orientée vers la mort, ou bien tourneras-tu ton regard vers la possibilité que peu à peu le Vivant te redonne son propre poids d'existence, cette densité de Présence dont aucune destruction, jamais, ne saurait venir à bout ?
p.74
"Peut-être t'en vas-tu parce que tu n'avais plus rien à apprendre ? Lorsque le stage du marin est achevé, pourquoi demeurerait-il sur le navire-école ?" écrivit Stan Rougier à l'occasion de la mort de son neveu, survenue à l'âge de trente-trois ans. Les dernières paroles de Samuel ont fait leur chemin en moi, me détournant régulièrement des avenues déchirantes de l'imaginaire : "Il aurait pu devenir ceci ou cela", "Il aurait eu des enfants", "Nous aurions pu...". Dans ces moments, j'avais pour seul recours de me faufiler en pensée dans le public de Françoise Dolto et d'écouter, encore et encore, "La parole royale à répondre aux enfants : "on ne meurt que quand on a fini de vivre" - Lapalissade peut-être, mais "vérité qui rassure totalement les enfants". Comment sait-on qu'on a fini de vivre ? " La personne qui va mourir, elle, le sait dans son c½ur, comme elle a su le jour où elle devait naître, de la même façon."
p.144
Si le processus de différenciation n'a pas été du tout entamé du vivant de la personne, le temps de deuil ne manquera pas de mettre la question sur le tapis : après m'avoir mis-e au monde physiquement, acceptes-tu de me mettre au monde d'En-Haut ? Peut-être as-tu eu de la difficulté à te détacher de moi, à te différencier, à me laisser partir et vivre ma vie sur terre, mais tu vas pouvoir le faire maintenant ; c'est moi qui te le demande, pour que toi tu puisses vivre ta vie. Nombreuses sont les personnes qui, dans leurs rêves, entendent leur proche décédé les autoriser, les encourager à reprendre leur liberté". Mais nombreuses aussi sont celles qui ne s'autorisent pas à le faire. Il leur semble que ce serait l'abandonner, minimiser la perte, glisser dans l'indifférence. C'est par loyauté et souci de fidélité qu'elles s'interdisent d'entrer dans le processus de différenciation, mais alors le deuil ne prend jamais fin...
Je crois pour ma part que la mort d'un proche peut être l'occasion d'un approfondissement inattendu du lien d'amour. On ne décide pas un beau jour de se différencier parce qu'on en a envie : le processus est douloureux et la résistance intérieure puissante - on voit bien de quels combats entre forces contraires il s'accompagne ! Mais quand le proche est décédé, la réalité impose brutalement la loi de différenciation de la vie : on n'a plus de prise sur lui ; on ne peut plus l'annexer ; si on continue à fusionner avec lui, on se trouve entraîné dans la mort avec lui. En revanche, dès qu'on envisage de le laisser partir, on reçoit de sa part - à travers les autres, les événements, les rêves - des signaux infimes mais explicites confirmant qu'on avance sur un chemin de vie.
p.164
Le deuil lui martèle : "Tu ne seras plus jamais comme avant." C'est un mal-être qui n'a pas de nom, des jours d'affilée, jusqu'à ce qu'elle entende distinctement : "Je serai mieux qu'avant." Après quoi elle tombe sur un article de Geneviève Jurgensen dans le journal La Croix : "Et puis c'est de soi qu'un jour on découvre qu'il faut faire le deuil, ce soi intact auquel il faut renoncer. Faire son deuil, c'est consentir à devenir quelqu'un d'autre. Le contraire de l'évacuation, l'intégration." Elle n'est donc pas seule à vivre cela ! Chaque fois que le mal-être la submerge, ce jour-là, elle se prend à acquiescer : avec cette femme, avec tant d'autres, j'accepte de vivre mutilée.
p.200
Un jour, quelqu'un m'a demandé à brûle-pourpoint si j'étais "cassée" par la mort de Samuel. Mais ce n'était pas une question authentique : il attendait simplement la confirmation de ce qu'il savait déjà. Depuis, j'ai maintes fois entendu ce genre d'évidences. Assénées par des personnes qui ont vécu des drames similaires, elles sont d'autant plus destructrices : "On ne s'en remet jamais", "Vous n'aurez jamais aucun signe de la part de votre proche décédé", "De toute façon, la douleur reste intacte, même des années après", etc.
Je n'éprouvais pas la moindre envie de relever le défi, de leur donner la preuve du contraire. Le temps n'était plus à la rage "de vivre quand même" : pourquoi ? Pour qui ? Cependant, je ne parvenais pas à me croire cassée, et définitivement cette fois. Les affirmations de "ceux qui savaient" me paraissaient bien péremptoires. Elles provoquaient toujours la même interrogation : et s'ils généralisaient leur propre expérience ? Déclarer forfait, ne plus se battre, mais... ne pas préjuger de l'avenir, considérer le non-savoir comme un espace protégé : voilà ce qui s'imposait régulièrement de l'intérieur !
"Ce lien qui ne meurt jamais" de LYTTA BASSET parution en 2007 aux éditions Albin Michel.